Le général comte Boudet et l’ordre du Dannebrog

 

 

Jan René Westh (Copenhague)

 

 

La paix d’Amiens n’avait duré qu’un an. Dès mai 1803 la guerre éclata de nouveau entre la France et l’Angleterre. Le théâtre d’opérations se rapprocha du Danemark. Le Hanovre fut occupé par les Français. Les Anglais, en même temps que l’Elbe, bloquèrent les importants ports danois d’Altona et de Glückstadt. Le Danemark renforça son armée dans le Holstein mais, pour ne pas provoquer Napoléon, refusa d’entrer dans la coalition.

En 1807, à la signature du traité de paix franco-russe de Tilsit, le Danemark se trouva sans une situation délicate, Napoléon voulant une adhésion au blocus continental et les Anglais désirant une alliance. Le prince régent, futur Frédéric VI, ayant repoussé l’ultimatum de Londres, une armée britannique débarqua au nord de Copenhague qui subit un bombardement intensif durant trois jours et trois nuits. Le 7 septembre le gouvernement dut capituler et le 20 octobre les Anglais quittèrent Copenhague, emmenant avec eux la plus grande partie de la flotte danoise. Le Danemark était désormais en guerre avec l’Angleterre.

Le 31 octobre 1807 fut signé à Fontainebleau le traité d’alliance franco-danois aux termes duquel la France garantissait l’intégrité territoriale – comprenant la possession de la Norvège – du Danemark et apportait son assistance en cas d’attaque anglaise. De son côté le Danemark acceptait le blocus continental et s’engageait à participer à l’attaque de la Suède.

Une armée franco-espagnole, sous le commandement du maréchal Bernadotte, campa durant l’été de 1808 dans le duché de Slesvig-Holstein et au Danemark. Frédéric VI souhaitant le soutien de la France pour envahir la Suède, le Danemark allait être pendant cinq ans le plus fidèle allié de Napoléon.

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En août 1808 Bernstorff, ministre des Affaires étrangères, fit connaître à Dreyer, ministre plénipotentiaire à Paris, le souhait de Frédéric VI de conférer l’ordre de l’Eléphant à Bernadotte et celui du Dannebrog aux généraux Boudet et Gérard.

Pourquoi le souverain désirait-il décorer ces trois Français ? Les avis sur ce point sont partagés. Selon un historien il s’agissait là d’inciter les deux généraux à plaider auprès de Napoléon et de Bernadotte pour le retrait des troupes françaises. Selon un autre le roi voulait renforcer l’intérêt des Français pour une campagne commune contre la Suède après la récente mutinerie du général espagnol de La Romana et de ses troupes qui venaient de quitter le Danemark à bord des vaisseaux anglais.1

Quoi qu’il en soit Dreyer fut chargé d’effectuer une démarche auprès du ministre des Relations extérieures afin d’obtenir que l’empereur autorisât les intéressés à accepter et à porter les décorations. Le diplomate s’adressa d’abord verbalement à Champagny qui lui demanda une note destinée à être remise entre les mains de Napoléon. Dreyer déposa le 28 août la note requise et le 17 septembre Champagny l’informa que le souverain avait accordé son autorisation au bénéfice de Bernadotte pour l’ordre de l’Eléphant.2

Le diplomate ne manqua pas de remarquer que la réponse du ministre français ne faisait aucune mention de Boudet et de Gérard. Dès le 23 septembre il communiqua par dépêche chiffrée à Bernstorff : Napoléon avait donné son agrément en tenant compte que le général espagnol  de La Romana avait ridiculisé le prince de Ponte-Corvo. En outre l’empereur supposait que c’était Bernadotte qui avait demandé des décorations pour les deux généraux, en fait ses protégés. Ce message se croisa avec celui de Bernstorff inquiet d’être sans nouvelles du destin réservé au souhait du roi.3

Dreyer écrivit à son ministre qu’il avait observé la réticence évidente de l’empereur à agréer l’attribution des ordres danois pourtant très appréciés des officiers français. Le soupçon de Napoléon envers Bernadotte d’avoir fait une démarche en faveur de Boudet et de Gérard semblerait être confirmé par les sources. Bernstorff répondit à Dreyer que le désir de Bernadotte était à l’origine de la décision du roi. En l’absence d’un agrément de Napoléon, Frédéric se voyait dans l’impossibilité de faire plaisir au maréchal.4

Par la suite Dreyer fut fort surpris d’apprendre par le journal du 6 décembre que le grand chancelier de la Légion d’honneur, qui ne lui en avait soufflé mot, avait reçu le 25 novembre l’ordre de l’empereur de délivrer au prince de Ponte-Corvo et aux généraux Boudet et Gérard, les autorisations nécessaires pour accepter et porter l’ordre de l’Eléphant et les grands-croix de l’ordre du Dannebrog. Dreyer supposa alors que Bernadotte s’était adressé directement à Napoléon pour obtenir son accord.5

Le 23 décembre 1808 Frédéric VI ordonna à Moltke, chancelier des ordres royaux, de remettre à Bernstorff les insignes de grand-croix du Dannebrog destinés au général de division Boudet et au général de brigade Gérard. A sa communication au ministre lui signifiant cette attribution, le chancelier joignait les écharpes et plaques. En même temps il demandait les noms, prénoms et titres des nouveaux dignitaires afin de faire confectionner les panneaux destinés à être apposés dans la chapelle capitulaire des chevaliers au château de Frederiksborg. Bernstorff fit parvenir à Levetzau, commissaire du roi à Hambourg auprès de Bernadotte, les insignes à porter à celui-ci auquel était laissé le soin de choisir la façon de remettre les décorations aux généraux, le souverain ayant estimé que le prince de Ponte-Corvo éprouverait un plaisir particulier à décorer lui-même ses officiers.

Le 31 décembre 1806 Bernstorff demanda à Levetzau de lui communiquer les armes et titres de Boudet et de Gérard pour l’armorial de l’ordre du Dannebrog.6 A la mi-janvier 1809 Levetzau répondit au ministre des Affaires étrangères que les renseignements demandés ne pourraient être fournis en l’absence de réaction aux questions concernant la noblesse de l’empire français et quitta Hambourg en mars 1809 sans avoir pu obtenir ces informations. C’est la dernière fois que l’on entendit parler des armoiries et des titres de Boudet dont le panneau ne figure pas dans la chapelle conventuelle des chevaliers à Frederiksborg ni le blason dans l’armorial de l’ordre du Dannebrog.7

L’attribution d’un ordre danois a toujours été soumise au règlement d’un droit de chancellerie, mais la coutume voulait que pour les étrangers ce droit fût acquitté sur la cassette du roi. C’est ce qu’il advint pour Boudet.

Vers la fin de 1809 le bruit ayant couru à Copenhague de la mort de Boudet à Vienne, Moltke pria Bernstorff de s’en assurer officiellement et de réclamer, selon l’usage, le retour de la grand-croix du Dannebrog à la chancellerie des ordres royaux. Le ministre des Affaires étrangères écrivit aussitôt dans ce sens à Dreyer. Celui-ci, ne connaissait pas la famille de Boudet mais savait que le général avait commandé, au cours de la récente campagne d’Autriche, une division au 4e corps de Masséna. Il s’adressa donc au maréchal qui, semble-t-il, ne put être de grand secours. Les mois passèrent. Dreyer mourut le 28 août 1810 et fut remplacé par Walterstorff. De son côté Bernstorff quitta le ministère des Affaires étrangères où lui succéda Rosenkranz qui, Moltke étant revenu à la charge, écrivit à Paris.8 Walterstorff répondit alors que Boudet était en effet décédé et que les tentatives de Dreyer étant restées vaines, il s’était adressé directement à Bernadotte mais sans plus de succès. Il pensait que la restitution de la décoration était bien peu probable étant donné « que les héritiers ont dû déjà la vendre ou du moins en faire dessertir les pierres précieuses ». Toutefois le diplomate tenta d’obtenir des renseignements supplémentaires et la copie de son mémoire fut adressée à Moltke. Finalement le chancelier des ordres royaux abandonna tout espoir de récupérer la décoration et, dans une note au roi en date du 31 décembre 1810, proposa que la grand-croix de Boudet fût rayée de l’inventaire comme ayant été perdue. Frédéric VI donna son approbation le 2 janvier 1811 et cette décision fut prise en compte lors de l’établissement du nouvel inventaire de l’ordre.9

La grand-croix décernée au général Boudet était de l’ancien modèle simple de 1671. La croix, haute de 73 millimètres, était en or, émaillée de blanc, bordée de rouge et ornée de quatorze diamants ; elle était appendue à un ruban blanc liseré de rouge.

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Ce n’est qu’en 1864 (ou en 1861 pour les étrangers) que ce modèle fut remplacé par une croix émaillée portant des couronnes entre les branches et surmontée d’un monogramme couronné.

Depuis 1808 l’écharpe de grand-croix se portait avec une plaque brodée de la croix du Dannebrog, placée sur le côté gauche de la poitrine. Des plaques métalliques de fabrication privée s’imposèrent peu à peu au XIXe siècle et ce sont les seules en usage depuis 1909.

En 1808 le monogramme du roi Christian V et le mot RESTITUTOR furent remplacés par la devise GUD OG KONGEN (Dieu et le Roi) et la lettre W, initiale du roi Waldemar.

Les rubans des ordres royaux étaient encore au XVIIIe siècle fournis par les marchands de soie de Copenhague, mais vers la fin du siècle et au début du XIXe, ils sortaient des ateliers de fabricants de passementerie.