Souvenir de la maison royale de la Légion d'honneur à Saint-Denis

Mme Isabelle du Pasquier, Conservateur du Musée, secrétaire général de la Société des amis du musée

 

 

Le musée vient d'acquérir, par l'entremise de la Société, un charmant tableau représentant des dames et des élèves de la Maison de la Légion d'honneur de Saint-Denis.

Sur cette toile de petites dimensions (61 x 50 cm) on voit au premier plan une petite fille blonde et bouclée tenant un cerceau ; elle porte l'uniforme des élèves de la Légion d'honneur au XIXe siècle : longue robe noire, col blanc et ceinture de couleur passée autour des épaules et de la taille. Elle est de profil, le regard tourné vers une dame appuyée sur un parapluie et vêtue de la robe noire à larges manches et du chapeau noir qui formaient le costume des " dames " des maisons d'éducation de la Légion d'honneur à cette époque. Cette dernière porte de façon très apparente, retenu par un ruban à nœud rouge, l'insigne des dames de 1re classe sous la monarchie de Juillet : croix en or à quatre branches, anglée de rayons d'or, surmontée d'une couronne royale (cf. Bulletin n° 1 article de M. Henneresse, L'insigne des dames des maisons d'éducation de la Légion d'honneur). A côté d'elle une jeune femme également en robe noire et guimpe blanche, tenant son chapeau à la main ; il s'agit sans aucun doute d'un professeur ou d'une surveillante car elle porte aussi au côté gauche un ruban rouge à moitié caché par le bras de sa voisine. Au second plan, deux petites élèves jouent au ballon. Dans le fond se détachent l'imposant édifice de la basilique de Saint-Denis et le bâtiment de l'abbaye

 

 

Dames éducatrices et élèves de la maison d'éducation de la Légion d'honneur de Saint-Denis sous la Monarchie de Juillet. École française, XIXe siècle, huile sur toile. Don de la Société des amis du musée, 1992, n° inv. 08697

C'est en 1809 qu'un décret impérial prescrivit la cession à la Légion d'honneur de l'abbaye de Saint-Denis pour y établir une maison d'éducation, en dépit de l'opposition manifestée par Mme Campan, directrice de la première maison impériale au château d'Ecouen. Pour des raisons géographiques elle aurait préféré le Val de Grâce.

Napoléon maintint sa décision ; n'avait-il pas envisagé que Saint-Denis - après avoir été le lieu de sépulture des rois de France - devienne aussi celui de la dynastie impériale. Les travaux nécessaires à l'installation des élèves entraînèrent des frais considérables. Le 16 novembre 1810 était nommée une "surintendante ", Mme du Bouzet, ancienne inspectrice d'Ecouen. Les premières élèves arrivèrent au début de l'année 1812. Le nombre de pensionnaires prévu était de trois cents. Elles étaient recrutées à partir de l'âge de six ans et sortaient de Saint-Denis à dix-huit. Les conditions d'admission des élèves varièrent selon les régimes politiques. A l'origine (décret de 1809), les maisons d'éducation étaient ouvertes aux filles, sœurs, nièces ou cousines germaines de membres de la Légion d'honneur pour les pensions payantes. Les places d'élèves gratuites étaient réservées strictement aux filles et sœurs des légionnaires. En 1813 furent également admises les filles des membres de l'ordre de la Réunion.

Sous la première Restauration, seules les filles des membres de l'ordre pouvaient entrer à Saint-Denis (Ecouen étant rendu aux Condé).

Après les Cent-Jours ce sont les " filles, sœurs, nièces ou cousines des membres des ordres royaux " qui sont admises.

A partir de 1821 l'abbaye de Saint-Denis est réservée aux filles des membres de la Légion d'honneur ayant un grade d'officier supérieur ou exerçant une fonction civile équivalent à ce grade. Les filles d'officiers subalternes, de sous-officiers ou de simples soldats vont dans les succursales créées en 1810.

Les élèves sont réparties en treize sections qui se distinguent par la couleur de leurs ceintures : verte liserée de blanc, verte unie, violette liserée de blanc, violette unie, aurore liserée de blanc, aurore unie, bleue liserée de blanc, bleue unie, nacarat liserée de blanc, nacarat unie, blanche liserée nacarat, blanche unie, blanche et rouge. C'est après avoir subi un examen que l'enfant était affectée dans une section correspondant à son degré d'instruction.

Revenons-en à notre tableau : les trois petites filles qui y figurent portent une ceinture orangée, appelée " aurore unie ", elles paraissent avoir entre dix et douze ans. Il n'est malheureusement pas possible de les identifier. Nous pensons, par contre, pouvoir identifier grâce à quelques documents de nos archives et à plusieurs indices concomitants, le personnage central, la plus âgée des deux institutrices. Il nous paraît en effet certain que ce sont là de véritables portraits faits sur nature, sans doute de la main d'un professeur de dessin de Saint-Denis (on aperçoit une signature illisible et à moitié effacée au bas de la toile à gauche). Nous savons d'autre part qu'il s'agit d'une " dame de 1re classe " sous la monarchie de Juillet, en nous référant à l'insigne de fonction qu'elle porte ; son costume et sa coiffure confirment cette datation.

Les dames de lre classe, au nombre de douze depuis 1833 (dix auparavant) étaient nommées par le grand chancelier sur proposition de la surintendante et des dignitaires. Leurs attributions pouvaient être indistinctement celles de surveillantes, institutrices, maîtresses, tourières ou infirmières. Elles prêtaient serment entre les mains du grand chancelier et s'engageaient, sauf dérogation, à compléter vingt-cinq années de service dans la maison.

Nous avons relevé, parmi les noms figurant sur une liste datée de 1848, celui de Laure Rachel de Maussabré, institutrice de la classe aurore unie, née en 1797, dame de lre classe depuis 1845. Mme Vandevoorde, surintendante des Maisons d'éducation, nous a aimablement transmis les principaux éléments de son dossier soigneusement conservé dans les archives de Saint-Denis. C'est ainsi que nous apprenons qu'elle est née dans l'île de Guernesey (est-ce cela qui lui donne ce teint très clair si propre aux Anglaises ?) le 15 novembre 1797 ; qu'elle été nommée dame de seconde classe le 18 mai 1824, puis de première classe le 17 novembre 1845. Après avoir été surveillante, puis institutrice de la classe aurore unie, elle finit sa carrière le 15 juin 1853 en qualité de maîtresse d'anglais. Fille et petite-fille d'anciens officiers des armées royales de l'Intérieur, elle était entrée à Saint-Denis sur la recommandation de sa cousine la marquise Odart de Rilly et sur celle du baron Kentzinger, chef de l'état-major de Monsieur. Elle put bénéficier d'une pension annuelle et viagère de huit cent quarante-quatre francs sur les fonds de la Légion d'honneur.

En conclusion la date d'exécution de notre tableau se situerait, à notre avis, entre 1846 et la fin du règne de Louis-Philippe (24 février 1848, date après laquelle la couronne royale disparut de l'insigne des dames).

La couleur du ciel et la feuillure très verte des arbres du jardin de Saint-Denis évoquent la fin de l'été ou le début de l'automne, permettant de ressérer encore la marge de datation : 1846 ou 1847, Laure de Maussabré avait alors une cinquantaine d'années, ce qui semble bien correspondre à l'âge de notre personnage.

Notre seul regret est de ne pouvoir indentifier l'adorable petite fille blonde au cerceau qui regarde son institutrice avec tant de confiante attention !