L'Ordre de l'union parfaite

Jan René Westh2

 

 

La création de l’ordre

 

L’ordre de l’Union parfaite a été créé le 7 août 1732 par Sophie-Madeleine (1700-1770), reine de Danemark et de Norvège de 1730 à 1746, pour commémorer le onzième anniversaire de son mariage avec Christian VI (1699-1746, monté sur le trône en 1730). L’ordre est aussi appelé ordre de la Fidélité ou ordre In felicissimæ unionis memoriam1 ; il n’avait pas de nom danois.

 

Mais qu’est-ce qui a incité la reine à créer cet ordre? Etait-ce pour donner à la Norvège un ordre de chevalerie parallèle au Dannebrog danois ? Et pourquoi un nouvel ordre ?

 

Le XVIIIe siècle a été la grande époque de l’absolutisme, marquée par une intense et somptueuse vie à la cour. C’est indépendamment de la société qu’une culture de cour s’était développée, suivant de près l’actualité, toujours ouverte à de nouvelles influences et à une sorte d’institution intérieure des ordres : les ordres de cour, différents des ordres de chevalerie et des ordres du mérite militaire. Ces nouveaux ordres n’étaient pas institués pour faire concurrence aux ordres préexistants, de même qu’ils n’étaient destinés qu’aux gens de cour, hommes et femmes, en nombre restreint. Ainsi, aucune discrimination n’était faite entre les sexes comme celle qui existait pour les ordres de chevalerie et ceux du mérite militaire. L’ordre de l’Union parfaite était un ordre de cour.

 

C’est probablement lors de son séjour au château de Pretzsch près de Wittenberg, chez sa grand-cousine Christiane-Eberhardine, princesse de Brandebourg, épouse de Frédéric-Auguste de Saxe – Auguste le Fort, que Sophie-Madeleine conçut l’idée de créer un ordre. En 1719, Christiane-Eberhardine avait institué l’ordre saxon de la Fidélité avec le monogramme C E. Le 7 août 1721, Sophie-Madeleine épousait à Pretzsch le prince Christian (futur Christian VI) et c’est peut-être à cette occasion que Christiane-Eberhardine a décerné son ordre aux jeunes mariés, car il existe un portrait en miniature de Christian jeune marié et un portrait de Sophie-Madeleine, où on les voit portant tous les deux l’ordre saxon de la Fidélité. Deux hommes de cour qui accompagnaient le prince Christian à Pretzsch furent également décorés par Christiane-Eberhardine. En ce qui concerne l’insigne de l’ordre de l’Union parfaite, Sophie-Madeleine s’est peut-être inspirée de l’ordre de l’Aigle noir, institué en 1701 par l’Electeur Frédéric de Brandebourg, et de l’ordre de la Sincérité, créé par Georges-Guillaume de Brandebourg-Bayreuth. En 1734, ce dernier ordre fut appelé ordre de l’Aigle rouge de Brandebourg. Les deux croix, tout comme celle de l’Union parfaite, portent entre les branches l’aigle de Brandebourg. Il est peut-être plus intéressant de savoir si l’ordre de l’Union parfaite a été originellement conçu comme un ordre de chevalerie pour la Norvège en prévision du voyage du couple royal dans ce pays en 1733, théorie avancée en raison du lion norvégien figurant sur la croix de l’ordre. Or, à ce qu’on peut préjuger, la création d’un ordre pour la Norvège était politiquement non fondée du fait que Norvège et Danemark ne formaient qu’un seul royaume. En 1747, l’institution d’un ordre spécifiquement norvégien fut suggérée mais non retenue. Si l’on voulait que l’ordre de l’Union parfaite fût un ordre de chevalerie, il fallait qu’il en eût les statuts, mais ce n’est pas le cas. On peut aussi supposer que la croix de l’ordre était portée en écharpe comme l’insigne de l’ordre de l’Eléphant et celui de l’ordre du Dannebrog.

 

Peut-être faut-il voir le lion de Norvège et l’aigle de Brandebourg comme un symbole de l’étendue de l’ordre, et du prestige de la reine, de la Norvège au Brandebourg en passant par le Danemark. On peut également considérer l’ordre comme un symbole de la désapprobation du couple royal, piétiste, vis-à-vis de la vie dissolue de Frédéric IV (1671-1730, roi en 1699), père de Christian VI. Sophie-Madeleine et Christian VI représenteraient ainsi la vertu couronnée, Anne-Sophie (1693-1743, reine de 1721 à 1730) et Frédéric IV le vice couronné.

 

Environ huit mois après la mort de Sophie-Madeleine survenue le 27 mai 1770, la reine Caroline-Mathilde (1751-1775), souveraine de Danemark et de Norvège de 1766 à 1772, épouse de Christian VII (1749-1808, roi en 1766), institua l’ordre de Mathilde le 29 janvier 1771, jour anniversaire du roi. L’article V des statuts de cet ordre dit : « Ceux ou celles qui, en recevant l’Ordre de Mathilde, auraient celui de l’Union parfaite de feu la Reine Sophie-Madeleine, devront remettre les insignes de ce dernier à la Souveraine ». On n’a conservé aucun insigne de l’ordre de Mathilde, mais on le connaît par les portraits des personnalités auxquelles il a été décerné.

L’insigne de l’ordre de l’Union parfaite

 

L’insigne de l’ordre est une croix en or à quatre branches émaillées de blanc portant chacune une couronne. Entre les branches, il y a deux lions norvégiens et deux aigles de Brandebourg, ces derniers ornés des armoiries des Hohenzollern. La croix porte au centre de l’avers les monogrammes de Christian VI et de la reine Sophie-Madeleine surmontés d’une couronne sur fond émaillé bleu foncé.

Au centre du revers, une inscription en latin : IN FELICISSIMÆ UNIONIS MEMORIAM. La croix existe en deux modèles : une croix ornée de diamants autour du centre à l’avers, vraisemblablement destinée aux personnalités de la maison royale ainsi qu’aux favoris de celle-ci, et une croix sans pierres précieuses.

 

On peut voir deux croix au château de Rosenborg, à Copenhague, toutes deux mesurant 5,8 x 4,5 cm. L’une porte huit diamants autour du centre, l’autre douze. Au château de Frederiksborg, à Hillerød, se trouvent aussi deux croix, de 6,0 x 4,7 cm, dont l’une s’orne de huit diamants autour du centre. Dans la collection du Chapitre des Ordres Royaux, à Copenhague, figure une croix. Au printemps 2001, une croix sans diamants a été vendue aux enchères en Allemagne. Enfin, nous trouvons dans la collection Spada, déposée au musée national de la Légion d’honneur et des ordres de chevalerie, une croix mesurant 5,5 x 4,9 cm.

 

 

Le ruban

 

La croix se portait pendue à un ruban, sur la poitrine gauche pour les hommes, et attachée à un noeud pour les femmes. Le ruban était bleu avec une bordure argentée. Nous connaissons quelques-uns des fournisseurs de ces rubans. Le roi avait accordé à Daniel Mourier, d’origine française, un privilège de dix ans pour fabriquer et vendre des rubans d’ordres. Mourier vendit, entre autres, les rubans destinés à l’ordre de l’Union parfaite. Il semble avoir cessé son commerce vers 1735. Le 25 mai de cette même année, Jean Chabert (1674-1754), un émigré français, reçut un privilège pour la livraison de rubans d’ordres. Chabert fut donc le fournisseur de rubans pour les ordres danois et pour les chambellans portant une clef sur un ruban bleu, de 1735 jusqu’à sa mort en 1754.

En 1735, 1738, 1741, 1745 et 1746, il vendit des rubans destinés à l’ordre de l’Union parfaite. Les frères Wasserfall, descendants d’une famille émigrée de Westphalie, possédaient pour leur part une grosse société d’import-export à Copenhague et ils vendaient différents rubans, dont les rubans d’ordres.

Les médailles

Une médaille en or et en argent fut frappée pour l’ordre. Le médailleur était J. C. Hedlinger (1691-1771), graveur médailliste suisse renommé passé au service du roi de Suède à cette époque-là. La médaille porte à l’avers les effigies de Christian VI et de la reine Sophie-Madeleine avec la légende CHRIST. VI. ET SOPH. MAGD. D. G. REX ET REG. DAN- NORV. V. G. et, sous les effigies, I. C. HEDLINGER F. Le revers porte la croix de l’ordre avec la légende IN FELICISSIMÆ UNIONIS MEMORIAM. IN EXERG. A. D. VII. AUG. AN. CHR. MDCCXXXII. AUGUSTISS. CONNUBII. XI. La médaille en or et en argent de l’ordre de l’Union parfaite figure dans la Collection royale des monnaies et médailles du Musée National à Copenhague. On arrive parfois à trouver la médaille en argent dans les ventes aux enchères.

 

Une autre médaille en argent fut frappée par le médailleur M. G. Arbien (1716-1760). Elle porte à l’avers l’effigie du roi Christian VI avec la légende CHRISTIANUS VI. D. G. REX. DAN. NORV. Sous le nom du roi, les initiales M. A. pour le médailleur. Le revers montre un bon génie assis, s’appuyant à un bouclier portant le lion norvégien, et un bon génie debout qui tient à la main gauche une couronne et un bouclier orné de l’aigle brandebourgeois. Entre les deux bons génies, on voit la croix de l’Union parfaite avec la légende UNITA AUGUSTIORA et ORDO AUGUSTISSIMAE MDCCXXXII. Cette médaille se trouve également avec l’effigie de la reine Sophie-Madeleine à l’avers. Elle devait faire partie d’une série de jetons historiques projetés pour célébrer les évènements importants, mais ce projet ne fut pas réalisé. La médaille d’Arbien est rare.

 

Les personnalités décorées de l’ordre de l’Union parfaite

 

Il existe quelques tableaux, malheureusement incomplets, des personnalités qui ont été décorées de l’ordre de l’Union parfaite. Par exemple, un tableau nous donne les noms de 132 femmes et 101 hommes à qui l’ordre a été décerné jusqu’en 1763 : ces chiffres sont indiqués dans la littérature sur les ordres danois. Un autre tableau indique 146 femmes et 109 hommes décorés jusqu’en 1764. L’Almanach de la Cour et de l’État recense environ 400 noms de personnes décorées de 1732 à 1770 et relève à partir de 1739 les dates où l’ordre fut décerné. A partir de 1764, il fait une distinction entre les femmes et les hommes décorés. Mais cet almanach doit être utilisé avec beaucoup de prudence, surtout pour ce qui est des noms des femmes ayant reçu l’ordre. Parfois, on indique les noms de jeune fille ; d’autres fois, le nom de famille d’une veuve, même si celle-ci a été décorée sous son nouveau patronyme. Nos recherches montrent que 241 femmes et 167 hommes, soit en tout 408 personnes, se sont vu décerner l’ordre de l’Union parfaite entre 1732 et 1770. Parmi elles, Madame Ogier, épouse de Jean-François Ogier, ambassadeur de France au Danemark de 1753 à 1766.

 

En 1732, la plupart des ordres ont été décernés à la maison royale, à la famille de la reine Sophie-Madeleine et à quelques princes et princesses de petits Etats d’Allemagne. Parmi les personnalités décorées se trouvent plusieurs couples mariés, leurs filles et leurs fils. Souvent, une veuve décorée a épousé en secondes noces un homme décoré. Les personnalités décorées appartenaient à de grandes familles danoises et à de grandes familles d’origine allemande. Mais, à partir de l’avènement de Christian VII, roi en 1766, l’ordre de l’Union parfaite subit une inflation comparable à celle de l’ordre du Dannebrog.

 

Dans le nobiliaire et ailleurs, par exemple sur les portraits, on trouve encore 34 personnes, dont 20 femmes, qui ont été décorées de l’ordre de l’Union parfaite, mais les sources écrites n’en parlent pas.

 

 

Bibliographie

Westh, Jan René : Ordenen de l’Union parfaite 1732-1770. Copenhague 2003.

Westh, Jan René : Ordre de l’Union parfaite (Anne de Chefdebien et Laurence Wodey (dir.): Honneur & Gloire. Les trésors de la collection Spada, p. 257. Paris 2008).

 

NOTES DE BAS DE PAGES

 

1 NDLR : «Pour commémorer l’union heureuse»

 

2 NDLR : La Société des amis du musée de la Légion d’honneur et des ordres de chevalerie adresse tous ses remerciements à M. Marchetti, ancien professeur d’université, qui a collaboré à la traduction en français

du texte original, faite par Jan René Westh lui-même.