L’ordre impérial et militaire de Saint-Georges, Martyr et Victorieux

Nicolas Botta-Kouznetzoff

 

Si la Russie est le premier pays au monde à instituer un système de médaille commémorative, en revanche les premiers ordres de chevalerie n’apparurent que tardivement sous le règne de Pierre le Grand. C’est au XVIIe et XIXe siècle, que les empereurs et impératrices dotèrent leur empire d’un système de récompenses riche, varié et relativement complexe. En 1917, le système de récompense comporte huit ordres, formant une hiérarchie d’obtention composée de 13 degrés successifs. Les spécificités des ordres de Sainte-Catherine (réservé à l’aristocratie féminine) et de Saint-Georges (destiné aux seuls officiers), les particularités d’obtention de certains ordres (à titre civil ou militaire, pour chrétien ou non chrétien) et les marques de faveur impériale « avec couronne », « avec diamants » sur les insignes, compliquent encore ce système.

Le musée de la Légion d’honneur présente dans ses collections de nombreux ordres de la Russie impériale. Complété par des dépôts de particuliers et d’institutions muséales, cet ensemble constitue une collection méconnue, d’un rare intérêt et relativement peu étudiée. L’objet de cet article est de proposer une approche de ces collections mises en valeur dans la nouvelle salle des ordres étrangers, en étudiant plus particulièrement l’ordre militaire de Saint-Georges.

Genèse

L’empereur Pierre Ier avait projeté de fonder un nouvel ordre dédié à Alexandre Nevski, et exclusivement réservé à des officiers méritants pour acte de bravoure militaire au combat. Ce nouvel ordre était calqué sur le modèle de l’ordre royal et militaire de Saint-Louis fondé par Louis XIV en 1693 et que Pierre Ier avait pu étudier lors de son passage en France en mai et juin 1717 (visite de Louis XV à Pierre le Grand à l’hôtel du duc de Lesguidières le 10 mai 1717, visites du tsar en l’hôtel royal des Invalides les 14 et 19 mai 1717(1)). Si l’ordre fut effectivement créé en 1725, par l’impératrice Catherine Ire, la première promotion suffit pour voir que l’ordre de Saint-Alexandre Nevski récompensait tous les hauts dignitaires, tant civils que militaires. Les desseins de son créateur n’avaient pas été respectés. L’impératrice Catherine II, reprit ce projet et le concrétisa le 26 novembre / 7 décembre 1769, en créant et signant les statuts de l’ordre (2). 

 

 

Avers et revers d'une croix de 3ème classe de l'ordre impérial et militaire de Saint-Georges - or et émail, n° d'inventaire 3670, 55 x 50 mm.


Statuts d’origine et leurs évolutions

Les statuts de 1769 comportent 20 courts articles (env. 4 pages), qui exposent : l’objet de l’ordre et sa gestion (préambule, articles : 1, 2, 18, 20) ; les qualités attendues des récipiendaires (art : 3 à 5); la description et le port des insignes (art. 6 et 7); les avantages attachés aux chevaliers (articles : 8, 9 et 13); les modalités de nominations et promotions (articles 10 à 12) et les devoirs des chevaliers et de leurs héritiers (article : 14, 15, 16, 17, 19).

L’article 3 pose l’esprit de l’ordre : « Ni l’origine noble, ni les mérites passés, ni les blessures reçues aux combats, ne peuvent justifier l’obtention de cet ordre, et il ne peut uniquement être attribué qu’à celui, qui, non seulement aura rempli son serment d’engagement avec honneur, diligence et obligation comme il nous doit, mais qui en plus de tout cela, se sera distingué par un acte de courage particulier, ou pour avoir donné un conseil utile et sage pour notre service militaire »(3). Dès l’origine, le port permanent des insignes, l’impossibilité de les modifier, le retour de ceux-ci au chapitre au décès du récipiendaire, l’obtention successive des différentes classes hors hiérarchie d’obtention des autres ordres, la validation des mérites par leurs pairs, des attributions extrêmement limitées au seul corps des officiers pour leur dévouement et bravoure, sans condition de naissance, expliquent l’immense prestige social dont l’ordre fit l’objet jusqu’à sa disparition en octobre 1917(4).

Paul Ier succéda à Catherine II sur le trône de Russie, et durant son court règne «oublia» les deux ordres de mérites de Saint-Georges et de Saint-Vladimir (destiné lui aux civils) créés par sa mère.

Son fils et successeur, Alexandre Ier dès son accession rétablit dans son manifeste du 12/25 décembre 1801, «dans toutes leurs forces, rangs et droits» ces derniers. Le 13/25 février 1807, il institua l’insigne de distinction de l’ordre militaire, une simple croix d’argent identique à la croix de l’ordre de Saint-Georges portée au même ruban, pour récompenser la bravoure des sous officiers, marins et soldats. Enfin, il mit également en place un système de distinction collective pour les unités s’étant illustrées par leur bravoure au combat, sous la forme d’attribution d’instruments de musique, drapeaux et étendards, dénommés «de Saint-Georges»(5).

Les statuts de Saint-Georges furent l’objet de deux grandes refontes et de nombreux additifs. Les deuxièmes statuts promulgués par l’empereur Nicolas Ier, le 6/18 décembre 1833, détaillaient en 133 articles (env. 25 pages) par armes et subdivision d’armes, tous les cas de figure pour pouvoir prétendre à l’obtention du prestigieux ordre. L’empereur voulait insister sur le fait de récompenser la bravoure militaire, plus qu’une longue période de service. Ainsi tout nouvel officier récompensé pour services devait avoir participé au moins à une bataille ou engagement naval. Un décret du 11/23 avril 1840 indique, qu’à partir de cette date, le nom de chaque récipiendaire sera gravé sur des plaques de marbre de la salle de l’ordre de Saint-Georges dans le nouveau grand palais du Kremlin de Moscou et que tout chevalier obtiendrait le droit à la noblesse héréditaire.

Dès le début du XIXe siècles, l’empire russe est en pleine expansion notamment vers l’Asie centrale. Aussi, afin de s’attacher la fidélité et d’encourager les populations nouvellement soumises, à partir du 19/31 août 1844, les insignes de tous les ordres impériaux furent désacralisés de leurs symboles afin de pouvoir les récompenser, sans froisser ni heurter leur sensibilité religieuse non chrétienne. Cette mesure s’appliquât également aux insignes pour officier et soldat de l’ordre de Saint-Georges(6).

Dès son avènement, Alexandre II, va introduire deux changements radicaux qui vont permettre à l’ordre de Saint-Georges de récompenser uniquement l’extrême bravoure militaire. Tout d’abord, il «transfère» à la 4e classe de l’ordre de Saint-Vladimir, le soin de récompenser une longue période de service pour les militaires (décret du 15/27 mai 1855). Ensuite, en permettant d’attribuer toutes les classes des ordres, à titre civil ou militaire (avec l’adjonction de glaives sur les insignes et à l’exception de Saint-Georges), il augmente la hiérarchie des mérites et de leurs récompenses. L’insigne de distinction de l’ordre militaire et les médailles «pour bravoure», affiliés à l’ordre, passent à 4 classes (décret du 19/31 mars 1856).

Les troisièmes et derniers statuts de l’ordre de Saint-Georges promulgués par Nicolas II, le 10/23 août 1913, synthétisent, harmonisent et simplifient tout ce qui concerne l’ordre impérial et militaire de Saint-Georges et les différents honneurs rattachés, en 197 articles (env. 45 pages). Armes, croix et médailles se dénomment enfin «de Saint-Georges», aux côtés des 4 classes historiques de l’ordre pour officier. C’est donc un ensemble abouti, complémentaire et cohérent de décorations pour bravoure militaire, de l’infirmière au général, de l’individu à une unité entière, qui va accompagner la Russie et ses alliés durant la Grande Guerre(7). 

 

Description des insignes des collections du musée

Les insignes comprennent selon les grades : une plaque portée au côté gauche (la même pour les deux premières classes) ; une croix émaillée dont la taille varie selon les différentes classes ; et un ruban qui existe en plusieurs largeurs.

La plaque d’une forme inhabituelle pour l’époque, adopte une forme entre le carré et le losange, en or, chargée au centre d’un médaillon jaune portant le monogramme en lettres cyrilliques noires S G pour saint Georges, entouré de la devise de l’ordre en lettre d’or sur fonds noir : « Pour service et bravoure », ponctuée au chef de la couronne impériale russe. De la fin du XVIIe jusqu’au milieu du XIXe siècle, les plaques officielles étaient réalisées en broderie d’applique en relief. Mais dès le début du XIXe siècle, à l’initiative des premiers récipiendaires étrangers et à l’imitation de ce qui se pratiquait couramment en Europe, de premières plaques furent réalisées en métal et émail à l’étranger, plus facilement interchangeables. A partir de 1856, les plaques officielles commandées par le chapitre des ordres entérinèrent cette pratique. 

Plaque de 1ère ou 2ème classe de l'ordre impérial et militaire de Saint-Georges, argent et émail - à gauche de fabrication française d'Ouizille-Lemoine fils, Paris 1876 - n° inventaire 3671, 99 x 105 mm

Croix d’or à quatre branches pattée émaillée de blanc des deux côtés, avec arrêtes apparentes, elle présente au centre d’avers, dans un médaillon émaillé polychrome, les armoiries de Moscou, à savoir Saint-Georges en armure face à droite sur un cheval blanc, terrassant de sa lance un dragon sur fond rouge. A noter, que l’orientation de Saint-Georges ne correspond pas aux normes héraldiques alors en vigueur en Europe. Lorsqu’en avril 1857, les armoiries de Moscou (figurant également au centre des armoiries de l’empire russe) furent « normalisées », occidentalisées face à gauche, le saint Georges de l’ordre resta, lui, tête à droite. Le centre du revers présente sur fonds émaillé blanc, les mêmes monogrammes qu’au centre de la plaque(8).

Le ruban est une composition alternée de cinq raies, trois noires et deux oranges. Le choix de ses couleurs provient de l’uniforme même des officiers à qui l’ordre est destiné. Dès 1700, les officiers portaient des écharpes de soie formées de trois bandes de couleurs différentes portées à la taille ou par dessus l’épaule droite. A partir du règne de Anne Ivanovna (1730-1742), ainsi que sous le règne de Élisabeth Petrovna (1741-1762) et de Pierre III, « Tous les officiers de la Garde et seuls les officiers supérieurs de la Ligne, ont des raies de soie noire et d’or ; glands dorés. Les officiers subalternes de la Ligne ont des raies de soie noire et jaune, glands jaune » et le même auteur d’ajouter « Les nouvelles couleurs de l’écharpe des officiers (noir et jaune ou noir et or) préfigurent celles du futur ordre de Saint-Georges-le-Victorieux »(9). Le ruban de l’ordre fut utilisé comme marque d’honneur pour de nombreuses croix d’or et médailles commémoratives de campagnes militaires victorieuses.

Les chevaliers de 1re classe portaient une plaque au côté gauche et la croix à un large cordon passant sur l’épaule droite ; ceux de 2e classe portaient la même plaque au côté gauche et la croix en sautoir ; ceux de 3e classe, la croix en sautoir ; enfin ceux de 4e classe portaient la croix sur la poitrine gauche.

Le musée possède plusieurs insignes de l’ordre de Saint-Georges pour officier dont les numéros d’inventaire correspondent au dépôt initial du fonds de la grande chancellerie, lors de la création du musée par le général Dubail en 1925. Malheureusement, aucune trace de l’origine de ses pièces ne figure dans les archives et on ne peut donc pas évoquer les noms des récipiendaires ou donateurs de ces ordres. Aussi, les éventuelles hypothèses de récipiendaires français seront évoquées sous la forme de notes de bas de page correspondant aux différentes classes. Les collections présentent au public deux plaques, et quatre croix.

-  La première plaque est de fabrication française réalisée par le joaillier Ouizille Lemoine, Lemoine Fils, à Paris, entre 1876 et 1901 (n° inventaire 3671), 99 x 105 mm, pour 71,4 g ;

-  La seconde, de fabrication russe par la maison Édouard, fournisseur attitré du chapitre des ordres russes de 1910 à 1917, réalisée à Saint-Pétersbourg (n° inventaire 3672), argent et émail, revers en vermeil, 91x91 mm pour 63,95 g (10).

Trois des croix présentées sont du même Édouard, toutes réalisées en or et émail à Saint-Pétersbourg entre 1910 et 1915, il s’agit de :

• Une croix pour officier de 2e classe (n° inventaire 3670), 55 x 50 mm, 20 g;
• Une croix pour officier de 3e classe (n° inventaire 3673), 48 x 44 mm, 15 g(11);
• Une croix pour officier de 4e classe (n° inventaire 3675), 39 x 35 mm, 10 g(12).


Le général Dubail (1851-1934) obtint, par décret du chapitre de l’ordre du 4/17 avril 1916, la 4e classe de l’ordre de Saint-Georges en tant que général de division, commandant la Ire Armée de août 1914 à janvier 1915(13). On peut voir cette quatrième croix montée sur une portée, dans la vitrine qui lui est consacrée au niveau de l’accueil du musée (n° inventaire 08426). Distinction qui figure en bonne place sur son portait.

Le général de division Dubail, Grand Chancelier de la Légion d’honneur de 1918 à 1934, portant la 4e classe de l’ordre de Saint-Georges immédiatement après la Croix de Guerre, huile sur toile signée A. E. Renouard, datée 1919

Insigne de distinction de l’ordre militaire pour non chrétiens
Dépôt de l’Amicale des Officiers Cosaques

Revers d'un insigne de distinction de l'ordre militaire (de Saint-Georges) de 4ème classe (frappé en relief) pour non chrétien, numérotée 7231 (frappé en creux), croix en argent de 33,8 mm de large - nbk

Revers d'un insigne de distinction de l'ordre Cette croix d’argent récompensait la bravoure militaire des sous-officiers, soldats et marins. À classe unique de 1807 à 1855, le revers porte un numéro d’attribution chronologique. Dès 1844 (cf. supra), cette croix peut être attribuée à des militaires non chrétiens (musulmans, juifs ou toutes autres confessions), représentant la diversité religieuse de l’immense empire russe. On remarquera alors la présence des petites armoiries de l’empire de Russie en remplacement des habituels monogrammes du centre de revers(14). Devant le nombre sans cesse grandissant de braves à récompenser, l’empereur Alexandre II, va créer quatre classes. Par ordre d’obtention et pour tout nouveau mérite, on passe ainsi de la 4e classe (en argent), à la 3e classe (en argent, mais avec un nœud de ruban supplémentaire), à la 2e classe (en or), pour finir par la 1re classe (or et nœud de ruban). Ces nouvelles croix, tant pour chrétiens que non chrétiens, portent au revers l’indication de la classe (frappé en relief) et un numéro d’enregistrement pour chacune d’entre elles qui commence à zéro (frappé en creux). Lors des derniers statuts de 1913, ces insignes prennent définitivement l’appellation de « croix de Saint-Georges », et une nouvelle numérotation par classe recommence, mais, ces rares croix spécifiques aux non chrétiens disparaissent. Le musée présente également des croix de Saint-Georges (de 4e et 3e classe) et des médailles de Saint-Georges (de 4e, 3e et 2e classe).

Aigle d’étendard de Saint-Georges du régiment L. G. Cosaques de sa majesté l’empereur, modèle 1830
Dépôt de l’Amicale des Officiers Cosaques

Les premières récompenses collectives données en Russie, remontent au règne de Pierre le Grand, mais l’empereur Alexandre Ier, fût le premier à les formaliser et instituer les drapeaux et étendards de Saint-Georges en 1806. Le fer de hampe de ceux-ci diffère par la présence de la croix de l’ordre, avec des modèles spécifiques pour les régiments de la Ligne et pour ceux de la Garde. Ces fers étaient conservés même si les soies étaient changées. L’exemplaire déposé au musée est du nouveau modèle pour la Garde impériale institué le 5/17 août 1830 par Nicolas Ier. L’aigle bicéphale au vol abaissé est posée sur une sphère surmontant une douille décorée de palmettes, de la couleur du métal du bouton, ici argent pour les cosaques. Ce nouveau modèle remplace tous les anciens modèles existants. Ceux de Saint-Georges reçoivent en plus une croix de l’ordre appendue à un nœud de ruban aux couleurs de l’ordre, noué au fer de hampe. Chacun des trois groupes d’escadrons du régiment reçurent le 15/27 mars 1823 des étendards de Saint-Georges du premier modèle de 1806, pour ses campagnes victorieuses lors des guerres napoléoniennes(15). Ces derniers reçoivent donc en remplacement le nouveau fer de hampe modèle 1830 décrit. A compter du 28 mai / 9 juin 1868, seul l’étendard du 1er groupe d’escadrons est conservé pour l’ensemble du régiment, les deux autres étendards furent déposés au quartier général de l’armée du Don, à Novotcherkask. Le 6/18 avril 1875, un nouveau type de fer de hampe de Saint-Georges est adopté pour les unités composant la Garde. Le régiment L. G. Cosaques de l’empereur reçut donc un seul nouvel étendard de jubilé de Saint-Georges (modèle 1875), les anciens emblèmes étant alors conservés dans l’église régimentaire. Lors de la révolution bourgeoise de février 1917, les officiers et le régiment L.G. des cosaques regagnèrent leur territoire sur le Don, en ayant pris soins de démonter et emporter tous les éléments du mess des officiers, de la chapelle, et de la salle d’honneur, avec les étendards historiques du régiment. Ainsi la presque totalité des collections historiques et objets précieux du régiment furent-ils soustraits à une disparition certaine, comme ce fut le cas pour tous les autres régiments. Abrité sur le Don natal durant la guerre civile, ce trésor fut envoyé à Constantinople en 1919, puis en Serbie jusqu’en 1928, avant d’arriver en France en 1929.

L'aigle d’étendard de Saint-Georges ci-dessous (bronze argenté, 273 mm de haut, 1,1 kg), porte nouée à un ruban, une croix de Saint-Georges d’officier du module de 3e classe (or et émail, 51 x 46,6 mm, 16,3 g). À noter, les nombreux manques aux émaux qui sont dûs aux nombreux heurts au contact de la douille lors de l’utilisation de l’emblème dans les campagnes contre la Pologne (1830 et 1863), puis en Hongrie (1849). De même que l’on ne changeait pas les soies d’un drapeau, quel que soit son état, ces croix n’étaient jamais remplacées, même endommagées(16). 

Aigle d’étendard de Saint-Georges du régiment L. G. Cosaques de sa majesté l’empereur, modèle 1830, © nbk

Vases de la manufacture impériale de Saint-Pétersbourg
Don du baron de Cassagne 1983 (inv. n° 07941 et 07963)

Ces deux vases commandés à la manufacture impériale de Saint-Pétersbourg à l’époque de Nicolas Ier (1825-1855) illustrent bien le prestige de l’ordre militaire de Saint-Georges récompensant le plus illustre comme le plus humble des soldats. Les deux miniatures représentent deux héros de la grande guerre patriotique de 1812.

Le premier à gauche en uniforme d’officier général représente le comte Matveï Ivanovitch Platov (1751-1818), ataman général des Cosaques du Don. Il porte sur cette miniature : l’ordre de Saint-André (cordon et plaque) ; la 2e classe de Saint-Georges (plaque et croix de commandeur) ; l’ordre de Sainte-Anne de 2e classe « avec diamants » (en commandeur) ; un insigne de l’ordre de Malte (dans sa période russe sous Paul Ier) ; la médaille commémorative de la guerre de 1812 en argent au côté gauche ; une croix de chevalier de l’ordre militaire français de Saint-Louis ; une croix de chevalier de l’ordre prussien de l’Aigle rouge ; et la large médaille d’or à l’effigie de Catherine II, offerte par l’impératrice pour sa victoire en Crimée sur le fleuve Kalalakh en 1774. On aperçoit également un cordon aux couleurs de l’ordre de Saint-Vladimir.

Vases de la manufacture impériale de Porcelaine, période Nicolas Ier (1825-1855), © Aldo Vacchina.

La seconde miniature représente Guérassime Matveïevitch Kourine (1777-1850) un serf paysan du village de Pavlovo Bogorodsk de la province Moscou. Organisateur et chef d’un des plus grands détachements de partisans qui compta jusqu’à 6 000 hommes. Ses troupes irrégulières menèrent de sérieux engagements durant l’automne 1812(18). S’il n’arbore qu’une modeste 4e classe de l’ordre de Saint-Vladimir ; une large médaille en or au profil d’Alexandre Ier en sautoir(19), il porte en revanche une croix d’honneur en or pour la prise d’assaut de Praga en 1794(20) portée au ruban du prestigieux ordre militaire de Saint-Georges(21), et une médaille commémorative de la prise d’assaut de Varsovie en 1831.

Ces deux porcelaines furent offertes par l’empereur Alexandre II durant son règne à un ancêtre du donateur.

Service de cérémonie de l’ordre de Saint-Georges
Don de M. Paul-Louis Weiller 1978 et 1982

Frédéric II, roi de Prusse offrit en 1772 à Catherine II un service à dessert de porcelaine de la manufacture royale de Berlin dénommé « Service de Berlin », afin de marquer le rapprochement des deux pays depuis 1764, et commémorer la récente victoire russe sur les Turcs. L’impératrice s’inspira de ce service et passa commande en 1777 à la fabrique de porcelaine de Francis Gardner (une des premières entreprises anglaises installées en Russie en 1766, située dans le village de Verbilki, près de Moscou), d’un premier marché portant sur des services de table aux insignes des ordres : de Saint-Georges (pour 80 couverts) ; de Saint-Alexandre Nevski (40 couverts) ; et de Saint-André (30 couverts). Ces ensembles étaient destinés à être utilisés pour les fêtes de chaque ordre, auxquelles participaient les chevaliers de ces ordres. L’artiste russe et décorateur Gavriil Kozlov (1738-1791) dessina ces services en s’inspirant du Service de Berlin. Concernant les principaux motifs décoratifs du service de Saint-Georges, ils consistaient en une guirlande aux couleurs du ruban de l’ordre, de branches de lauriers, accompagnées de la plaque et de la croix de l’ordre repris sur les différents éléments du service. Le service de Saint-Georges a été utilisé la première fois dès 1778, pour le dîner de gala au palais d’Hiver, à l’occasion du neuvième anniversaire de la création de l’ordre, puis on l’utilisa par la suite pour chaque fête de l’ordre, le jour de la saint Georges, le 23 avril. Par la suite, ces services (complété en 1783 par un nouveau service de 140 couverts pour l’ordre de Saint-Vladimir) restèrent en vigueur jusqu’à Nicolas Ier qui remplaça les originaux par des copies de la manufacture impériale, et fit placer les anciens services au musée de l’Hermitage à Saint-Pétersbourg. On peut encore admirer de nos jours différentes pièces de ces services, au palais d’Hiver, au musée de la Légion d’honneur(17), de même qu’au palais de Tsarskoïe Selo (construit sous le règne de Catherine II), près de Saint-Pétersbourg.

Deux pots à consommé du service de cérémonie de l’ordre de Saint-Georges, n° inventaire 07870 et 07871, hauteur 11,7 cm, d’après une photographie de © Fabrice Gousset.

Notes

 

1 -  Journal de La Régence (1715-1723), par Jean Buvat, écrivain de la Bibliothèque du Roi, publié pour la première fois, et d’après les manuscrits originaux, avec autorisation de S.E. le Ministre de l’Instruction Publique. Ce volume a été déposé au Ministère de l’Intérieur (Direction de la Librairie) en janvier 1865.

2 -  Contrairement aux trois autres ordres existants de Saint-André, Sainte-Catherine et Saint-Alexandre Nevski, qui n’avaient aucun statut écrit et approuvé par le souverain, il semble que les statuts de l’ordre de Saint-Georges furent les premiers promulgués.

3 -  L’intégralité des textes, les différents statuts, ainsi que la liste officiel des récipiendaires de l’ordre de Saint-Georges se trouvent dans l’ouvrage édité en russe par l’Agence Fédérale des Archives, Archives militaires historiques du gouvernement russe (RGVIA), intitulé Ordre militaire de Saint-Georges, grand martyr et victorieux, sous la direction de Chabanov (V. M.), Moscou, 2004, éditions du Monde Russe, ISBN 5-89577-059-2, 922 pages, avec la liste biographique des récipiendaires 1769-1920. On utilisera l’abréviation RGVIA.

4 -  De 1769 à 1917, le nombre de titulaires par classe est le suivant : 1re classe - 25 attributions, comprenant 8 étrangers dont deux français (le prince héritier de Suède Charles Jean, l’ancien maréchal d’empire Bernadotte, pour sa victoire sur Oudinot à Gross-Beeren le 23 août 1813 et Louis Antoine de Bourbon, duc
d’Angoulême, pour la bonne conduite de l’expédition d’Espagne en 1823) ; 2e classe -121 attributions; 3e classe - 652 attributions ; 4e classe environ 10 500 attributions.

5 -  Curiosité phaléristique, la Russie semble être le premier pays à avoir décoré ses drapeaux, étendards et pavillons avec des ordres, dont le premier fut celui de Saint-Georges. Pour plus d’information on se reportera à Zweguintow (Wladimir), Drapeaux et étendard de l’armée russe et pavillons de marine – XVIe
siècle à 1914, Paris, 1964, tome 1, textes et légendes en russe et français, 86 pages ; tome 2, illustrations et légendes en russe et français, 123 pages.

6 -  Seconde curiosité phaléristique, la Russie semble être le premier pays à avoir institué des insignes spécifiques pour non chrétiens. Dans notre cas, par le remplacement des centres des insignes présentant des images ou monogrammes de saints, par les petites armoiries de l’empire de Russie.

7 -  La survivance de l’ordre pendant la guerre civile entre 1917 et 1922, la reprise des couleurs distinctives de l’ordre par l’Union soviétique, lors de la création de son ordre de la Gloire, la restauration de l’ordre militaire de Saint-Georges en 2000 par l’actuelle Fédération de Russie, ne rentrent pas dans le cadre de cet article.

8 -  Également dénommé Saint-Georges le victorieux, en russe Pobedanostsev (en traduction littérale, « celui par qui la victoire arrive »), certains auteurs visualisent ce P cyrillique (dérivé du π grec) dans les intersections des deux caractères précédents.

9 -  Zweguintzow (Wladimir), L’armée russe, première partie 1700-1762, Paris, 1967, tome 1, textes et légendes en russe (premier livret numéroté de 1 à 82) et français (second livret numéroté de 1 à 86), p. 160 ; tome 2, 70 planches libres, numérotées de 1 à 70, de dessins noir et blanc avec légendes russes et français, p
70, voir p 5, pl. 26, fig. 241.

10 -  La plaque est portée avec la 1re ou 2e classe de l’ordre. Sous le règne de l’empereur Nicolas II (1894-1917), aucune 1re classe de l’ordre ne fut attribuée et on ne compte que 4 attributions pour la 2e classe mais uniquement aux généraux russes suivants : Nicolas Ivanov (le 1/14 octobre 1914) ; Nicolas Rouski (22
octobre / 4 novembre 1914) ; grand-duc Nicolas Nicolaéïvitch (9/22 mars 1915) ; et Nicolas Youdénitch (15/27 février 1916), cf. RGVIA, p. 122.

11 -   La 3e classe fût attribuée au seul général Joseph Joffre (1852-1931) en septembre en tant que commandant en chef «Pour la défaite écrasante infligée aux troupes allemandes à la bataille de la Marne du 5 au 12 septembre 1914», cf. RGVIA p 164. Plusieurs portraits ou photographies de lui montrent la croix
portée en sautoir.

12 -  À noter des récipiendaires français avérés de la 4e classe les généraux : Henri Gouraud (1867-1946) en 1915, (RGVIA p. 482) ; Auguste Dubail en mai 1916 (RGVIA p. 505) ; Ferdinand Foch (1851-1929), en avril 1916, (RGVIA p. 809) ; Robert Georges Nivelle (1856-1924), probablement pour la victoire de Verdun en
1916, source lettre d’autorisation provisoire de porter une décoration étrangère du bureau des décorations du cabinet du ministre de la Guerre datée du 9 décembre 1918. Mais aussi à l’amiral Émile Guépratte (1856-1939), en août 1916 (RGVIA p. 462). Enfin des photographies montrent les généraux français suivants portant également cette décoration : Henri Berthelot (1863-1931) ; Paul Pau (1848-1932).

13 -  Cf. RGVIA, p. 505, le prochain bulletin proposera une biographie inédite du général Dubail.

14 -  Dépôt du 12 juin 2009, du musée de l’association des officiers du régiment des cosaques de sa majesté de la garde impériale russe et leurs descendants - Siège social : Amicale des Officiers Cosaques - 12 bis rue Saint Guillaume - 92400 Courbevoie. Attention, il s’agit d’un « novodel » en argent, à savoir une copie
à finalité muséale, réalisée avec la même technique de fabrication que pour une pièce originale, mais présentant toujours une erreur facilement identifiable (taille non conforme, matériaux utilisés différents de l’original…). Ici il s’agit du numéro d’attribution 7231, puisque cette classe n’a pas été attribuée au delà du numéro 4619.

15 -  Un détachement participe à une descente en Hollande dès 1799, puis le régiment participe aux batailles d’Austerlitz en 1805, de Gutstadt et Friedland en 1807, aux campagnes de Finlande en 1808-1809, de Russie en 1812. Le 4-16 octobre 1813, à la bataille de Leipzig, le régiment arrête une charge de la cavalerie lourde française menaçant directement les empereurs de Russie et d’Autriche et le roi de Prusse. La fête régimentaire fixée à ce jour en marque le souvenir. En 1814, après s’être illustré lors de la campagne de France à Fère-Champenoise, ce régiment entre à Paris en tête des troupes coalisées, précédant les souverains et bivouaquent sur les Champs-Élysées.

16 -  Dépôt du 12 juin 2009, du musée de l’association des officiers du régiment des cosaques de sa majesté de la garde impériale russe et leurs descendants - Siège social : Amicale des Officiers Cosaques - 12 bis rue Saint Guillaume - 92400 Courbevoie. Remerciements à Gérard Gorokhoff pour son aide apportée à la rédaction de ces lignes.

17 -  Le musée possède une belle collection de porcelaines des différents services  des ordres de Saint-André, Saint-Georges, Saint-Alexandre Nevski et Saint-Vladimir.

18 - Remerciements à Alexandre Borikoff pour son aide apportée à la rédaction de ces lignes.

19 -  Probablement une médaille « pour zèle » ou « pour l’amour de la Patrie ».

20 -  Praga est le nom du faubourg fortifié devant Varsovie. Cet épisode marque le troisième et dernier partage de la Pologne où la Russie acquiert la Lituanie, la Courlande et les territoires situés entre le Niémen et le Boug.

21 -  Si pour une bataille victorieuse, les quotas de croix des ordres de Saint-Georges et Saint-Vladimir étaient strictement contingentés, les officiers proposés mais non décorés pouvaient obtenir une croix d’honneur en or portée au ruban de l’ordre de Saint-Georges. De telles croix ont été accordées par les prises des places fortes suivantes : Otchakov (1788) ; Izmaïl (1790) ; Praga (1794) ; Preussisch-Eylau (1807) ; Bazardjik (1810).